“Adultère”, Le Chant de l’amour triomphant

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Titre : Le Chant de l'amour triomphant Песнь торжествующей любви
Auteur : Ivan Tourgueniev
Langue originale : Russe
Date : 1881
Genre : Récit

Le thème de l’adultère structure la nouvelle de Tourgueniev, Le Chant de l’amour triomphant. Dès le début, deux héros masculins, construits au cœur d’une gémellité inquiétante, se disputent les faveurs de la chaste et pure Valéria. Fabio, solaire, affable, est peintre ; Muzio, taciturne et mélancolique est musicien. Alors que Valéria partage la passion de Muzio pour la musique, elle suit l’avis de sa mère et épouse Fabio ; Muzio disparaît alors pour un long voyage de quatre années, « en Orient ». À son retour, il joue à ses deux anciens amis une étrange mélodie, sur un violon hindou, intitulée « Le Chant de l’amour triomphant », qui fascine les deux auditeurs. Dès lors, l’attirance inconsciente de Valéria se matérialise par des crises somnambuliques nocturnes lors desquelles elle rejoint Muzio, qui séjourne dans un pavillon proche de la maison du couple légitime. Jusqu’à la fin, la musique accompagnera, conduira le processus de conscientisation et d’acceptation du désir du personnage de Valéria pour Muzio.

Ce traitement symbolique de l’adultère, à travers le motif musical mais aussi à travers une représentation de la lutte entre deux arts (peinture, musique) imprime une dimension poétique au récit de Tourgueniev, dimension teintée d’une douce ironie – pensons notamment à l’image du satyre qui devient dans la nouvelle la matérialisation ironique et triviale des désirs érotiques de Valéria envers Muzio. Construite comme un anti-conte, avec un titre qui prend une dimension programmatique ironique au fil de la lecture, la nouvelle déconstruit le rôle de femme-objet de Valéria, révélant ainsi combien son attirance pour Muzio, la puissance de son désir pour le jeune homme n’ont pu être annihilées par le conformisme d’un mariage arrangé. Bien au contraire. L’incapacité de Fabio à achever le portrait de sa femme n’est-elle pas d’ailleurs une manière symbolique de représenter l’impuissance sexuelle du personnage de Fabio, mari falot, tout droit sorti d’un mauvais vaudeville ? Alors que la peinture échoue à enfermer la vivante Valéria dans une représentation convenue, la musique, mobile, énergique, vive, triomphante enfin est seule capable de rendre compte de la complexité de Valéria, être de désir, être du devenir.

Notons également que la nouvelle peut facilement être lue à travers un prisme biographique. Tourgueniev, amoureux de Pauline Viardot ne se rêve-t-il pas ici sous les traits de Muzio ? Ou sous ceux de l’étrange Malais, figure démiurgique et inquiétante ?  Lui qui, comme Muzio, séjournait dans une datcha, à une centaine de mètres de la maison Viardot, sur la propriété du couple à Bougival ?

Pour citer cette page : "“Adultère”, Le Chant de l’amour triomphant", in Lipotexte, URL: http://lipotexte.org/adulterele-chant-de-lamour-triomphant/, mis en ligne le 21 février 2019, consulté le 18 juin 2019.